La santé et la forme
      dans Signes & sens magazine

      De plus en plus de césariennes : la faute à qui ?

      La sécurité est certes une condition préalable pour l’utilisation à une grande échelle d’une intervention. Elle ne représente cependant pas la raison première des taux croissants de césariennes partout dans le monde. La raison première en est une incompréhension quasi culturelle des besoins de la femme qui accouche.

      Après des millénaires de naissances contrôlées par le milieu culturel, un siècle d’industrialisation de la naissance, une prolifération de « méthodes d’accouchement naturel » (comme si les mots « méthode » et « naturel » étaient compatibles) et l’avènement d’une technique fiable de césarienne, l’oubli des besoins de base est facilement expliqué.

      Retourner aux racines
      Certes, on ne dispose d’aucun modèle culturel pour redécouvrir les besoins de la femme en travail. Dans la plupart des sociétés que nous connaissons, le milieu culturel, habituellement, interfère avec les processus physiologiques par le biais d’accompagnantes à la naissance plus ou moins actives et invasives et, surtout, par la transmission de croyances et de rituels. Par exemple, de nombreuses sociétés transmettent la croyance selon laquelle une personne doit être présente pour couper le cordon immédiatement, ce qui a pour effet de protéger plus facilement le nouveau-né contre le « mauvais » colostrum, les effets « négatifs » du contact de peau à peau et du croisement des regards entre la mère et son nouveau-né. C’est pourquoi nous avons besoin du langage et de la perspective des physiologistes – les scientifiques qui étudient les fonctions corporelles – pour retourner aux racines, étudier ce qui est transculturel et donc pour redécouvrir les besoins élémentaires de la femme qui accouche. Cette perspective permet, de plus, de réaliser que les raisons les plus souvent invoquées pour interpréter les taux de plus en plus élevés de césariennes – monitoring électronique, risques médico-légaux, pénurie de sages-femmes, altération du rôle des sages-femmes, taux élevés de déclenchements, taux élevés de péridurales et autres aspects de l’industrialisation de la naissance – sont en réalité des conséquences d’une incompréhension des processus physiologiques. Inversement, du fait de la sécurité qu’elle apporte, la césarienne moderne contribue à renforcer le manque traditionnel d’intérêt pour la physiologie de l’accouchement.

      Une redécouverte
      Afin de rompre le cercle vicieux, commençons par visualiser une femme en travail avec le regard d’un physiologiste moderne. Cela conduit à porter d’abord notre attention sur la partie la plus active de son organisme, à savoir son cerveau primitif, et les glandes qui sécrètent toutes les hormones impliquées dans l’accouchement. Ces agents hormonaux ont tous pour origine des structures cérébrales primitives, appelées hypothalamus et glande hypophyse. En d’autres termes, nous visualisons d’abord la partie profonde de son cerveau qui doit travailler fort à la libération d’un flot d’hormones. Nous sommes aussi en mesure de comprendre que lorsqu’il y a des inhibitions – pendant l’accouchement ou pendant tout épisode de la vie sexuelle –, ces inhibitions ont toujours pour origine le nouveau cerveau, cette partie du cerveau qui est très développée chez les humains et qui est parfois présentée comme le cerveau de l’intellect. Il s’agit du nouveau cortex, ou néocortex. La clef – pour la redécouverte des besoins universels de la femme en travail – est d’interpréter un phénomène bien connu de certaines mères et de certaines sages-femmes qui ont l’expérience d’accouchements non perturbés. Lorsqu’une femme accouche par elle-même, sans médicaments, il y a un moment où, de toute évidence, elle a tendance à se couper du monde, comme si elle partait sur une autre planète. Elle ose se comporter comme jamais elle n’oserait le faire dans la vie quotidienne. Par exemple, elle peut crier ou jurer. Elle peut se retrouver dans les positions les plus inattendues, émettant les sons les plus insolites ; cela signifie que le contrôle par le néocortex est réduit. D’un point de vue pratique, la réduction de l’activité du néocortex est l’aspect le plus important de la physiologie de l’accouchement. Cela permet de comprendre qu’une femme en travail a avant tout besoin d’être protégée contre toute stimulation inutile de son néocortex.

      Avec des si
      Si les besoins de base de la femme qui accouche avaient été compris il y a un demi-siècle – quand la technique moderne de césarienne s’est répandue –, l’histoire de la naissance aurait certainement pris une autre direction. La raison d’être de la sage-femme aurait été prise en considération. Les sages-femmes n’auraient pas disparu, soit complètement, comme cela s’est produit dans certains pays, soit de facto, dans les pays où elles ont perdu leur spécificité et leur autonomie, devenues prisonnières de protocoles. Lorsque l’on compare des pays, des villes ou des hôpitaux, il est possible de deviner ce qu’y sont les taux de césariennes ; il suffit de connaître le nombre relatif d’obstétriciens et de sages-femmes. Dans les pays où le nombre d’obstétriciens l’emporte de beaucoup sur le nombre de sages-femmes, celles-ci y ont perdu leur autonomie et les taux de césariennes sont astronomiques. C’est le cas de pays aussi divers que le Brésil et nombre de pays latino-américains, de la Chine, de la Corée du Sud, de Taiwan, de la Turquie, de l’Italie du Sud et de la Grèce.
      Si les besoins de base de la femme qui accouche avaient été mieux compris, nous n’en serions pas à la deuxième ou troisième génération de naissances hautement médicalisées. On dispose aujourd’hui de données confirmant que la capacité d’accoucher se transforme dans une certaine mesure de mère en fille. Une étude de toutes les femmes qui étaient nées dans l’État américain de Utah entre 1947 et 1957 (et qui ensuite accouchèrent dans le même État entre 1970 et 1991) révéla que, lorsqu’une femme a eu une césarienne pour « défaut de progression », les possibilités qu’a sa fille de mettre au monde ses propres enfants par césarienne sont multipliés par six. La capacité d’accoucher tendrait-elle à s’estomper progressivement depuis l’avènement de la naissance industrialisée ? Si l’ère électronique avait été évitée, grâce à une bonne compréhension de ce qu’est un accouchement, il est probable que la peur du juge ne serait pas devenue une obsession. Au cours des années 1970, de nombreux médecins, de même que certains médias, ont répandu l’idée selon laquelle les nouvelles méthodes électroniques de monitoring permettaient d’avoir « un nouveau-né sans risques », comme si un processus involontaire pouvait être contrôlé aussi facilement que la trajectoire d’un jet. Une telle croyance implique qu’à l’origine de tout accident, qu’il s’agisse d’une mort ou d’un handicap, il y a toujours une faute ou une négligence, donc un coupable. Quant au public, il n’a pas compris à temps que l’épidémie de poursuites judiciaires ne pouvait qu’engendrer une atmosphère de peur dans les lieux de naissance. Or, la peur est ce qui rend les accouchements difficiles, donc dangereux.

      Docteur Michel Odent*

      *Pour en savoir plus, lire :
      « Césariennes : questions, effets, enjeux »
      Le Souffle d’Or


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