Athées ou croyants, nous baignons tous dans un monde où le religieux est partout présent. Nous fêtons Noël, Pâques, Pentecôte... Notre calendrier est associé aux Saints. Pas une ville où manquent une église, un temple, une synagogue, voire même une mosquée.
Même si la religion peut être taxée, parfois à juste titre, d’opium du peuple, il convient cependant de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Le fait religieux a encore bien des choses à nous dire… Ainsi, le terme religion vient du latin « religere » qui veut dire relier. Et pourtant, la solitude humaine tend plutôt à démontrer que nous sommes coupés… Mais de quelle rupture s’agit-il alors ?
L’homo religiosus
Le spécialiste des profondeurs, Carl Gustav Jung*, insiste sur la dimension du Sacré inscrite dans la psyché. Il écrit : Le psychologue, s’il assume une attitude scientifique, ne doit pas prendre en considération la prétention de chacune des croyances à être la seule et éternelle vérité. Il doit porter son attention sur le côté humain du problème religieux car il s’occupe de l’expérience religieuse primordiale… Tout comme l’idée de Dieu, le postulat de l’existence de l’inconscient relève bien de l’abstraction. On peut en considérer les manifestations (rêves, actes manqués, comportements irrationnels) mais personne ne l’a jamais vu, ni radiographié dans le cerveau. De la même façon, notre existence, ainsi que tout ce que nous percevons à l’aide de nos sens, est une manifestation soit d’un hasard aveugle, soit d’une entité abstraite que différents peuples et cultures se sont appliqués à théoriser. L’Homo religiosus ne se pose pas la question du hasard sous peine de « À quoi bon ? ». S’il offre une sépulture à ses défunts, c’est bien qu’il est en attente de sens et qu’il n’a pas le désir que la mort ait le dernier mot. Il a fallu une lente évolution pour que le Christ, messager de la religion chrétienne, inscrit lui-même dans la tradition religieuse de ses ancêtres, aille plus loin dans la primauté de la vie en proclamant : Laissez les morts ensevelir les morts…
La vie plus forte que la mort ?
Nous sommes mus, selon Sigmund Freud, par une alternance d’envies et de déceptions. Tout l’art de la psychanalyse est bien de réduire ce conflit en privilégiant, autant que faire se peut, une harmonisation de nos élans contraires. Le thérapeute se doit d’utiliser sa méthode pour que son patient puisse faire avec et ainsi donne sens à son existence. Si la foi n’est pas au rendez-vous, rien n’est vraiment possible. Les religions agissent de même lorsqu’elles affirment que la vie est plus forte que la mort. En ce sens, peut-être mieux qu’une thérapie et qu’un opium, elles peuvent générer une foi qui soulève les montagnes. À l’identique, on a coutume de dire qu’une cure psychanalytique relève de l’illusion. Pourtant, nombre d’analysants témoignent que ça marche. « Au commencement était le Ça (le plaisir) », propose Freud. « Au commencement était le Verbe », avait déjà dit Saint Jean, le rédacteur de l’Évangile de l’Amour. Curieux messages ! Et si, d’aventure, la parole et le plaisir étaient en attente d’alliance ? Ce qui peut devenir peut-être une chance de nous relier à plus grand que nous, quel que soit le nom qu’on donne à cette singulière ambition, pourvu que l’Amour soit son attribut. Marie-José, jeune fille de 21 ans, a été violée par son beau-père à l’âge de 15 ans. Athée et révoltée contre un soi-disant Dieu d’Amour, elle s’en prend – lors d’une discussion animée – à un prêtre de ses connaissances. Dieu ne peut pas exister, sinon il n’aurait pas permis cela !, vocifère-t elle. Dieu, c’est le diable ! Le prêtre ne réagit pas, ce qui a pour effet d’exacerber Marie-José. Celle-ci hurle alors : Mais réagissez ! Vous n’avez donc pas de c… ! À ce dernier mot, la jeune fille s’arrête net et fond en sanglots. Le prêtre sort alors de son silence et propose à Marie-José un entretien, si elle en a envie et lorsqu’elle le désirera. Elle eut cet entretien, suivi de beaucoup d’autres, en l’occurrence très agités et pas faciles. Si Marie-José n’a pas pardonné, elle est toutefois sortie de sa logique de haine car elle a fait l’expérience de ce qu’elle appelle elle-même une manifestation divine. Elle sait, en tout état de cause, que sa vie ne s’est pas arrêtée à 15 ans. La préparation d’un doctorat en théologie en témoigne. De là à penser que les voies de Dieu sont impénétrables…
« Tu quitteras ton père et ta mère »…
Sortir du giron familial pour aller vers l’humanité est un des messages des religions. La psychologie moderne ne dit rien d’autre. Seules les modalités d’action peuvent différer. Effectivement, déplacer le problème en se réfugiant dans des rites religieux n’est pas réellement indiqué. La religion peut être une fuite des réalités. Tout est une question de discernement. La religion ne joue pas son rôle lorsqu’elle enferme, lorsqu’elle coupe. Quitter ne signifie pas abandonner. On peut quitter une relation névrotique, sans pour cela fuir cette relation. C’est toute la différence qui existe entre secte (du latin secare : couper) et religion. Il s’agit plutôt de se dégager d’une position infantile. Tu quitteras ton père et ta mère signifie que chacun est appelé, lorsque ce sera le moment (d’où l’emploi du futur), à résoudre le conflit œdipien pour aller vers plus de vie et d’indépendance. Ce n’est pas pour rien que le Nom-(non)-du père, théorisé par le psychanalyste Jacques Lacan, prend une place si importante dans la cure analytique. D’ailleurs et pour la petite histoire, Jacques Lacan, dont le frère était moine, rêvait d’une entrevue avec le pape afin de relier la théorie analytique et le dogme catholique…
Nicole Bravay
Faire le deuil
Depuis quelques années, cette expression est devenue à la mode ! Au point qu’elle est souvent mal véhiculée – donc mal comprise. Pour exemple, il est impossible de demander à des parents qui ont perdu un enfant de faire le deuil de celui-ci. Laurent Lombard, psychanalyste, témoigne : J’ai vu arriver en consultation un couple effondré. Leur enfant unique de 13 ans s’était fait écrasé par une voiture. Ils avaient consulté deux thérapeutes successifs qui leur avaient asséné qu’il fallait qu’ils fassent le deuil… Accablés, ils ont démarré l’entretien préliminaire en me disant qu’ils avaient peur d’oublier leur fils et qu’il n’en était pas question… Je les ai rassurés en leur expliquant que ce n’était pas du tout de cela dont il s’agit… En fait, lorsque le décès d’un être cher intervient, il ne faut pas confondre perte et manque. Nos défunts nous manquent mais nous ne les avons pas perdus. Pas plus qu’ils ne nous ont quittés ! Le distinguo est d’importance. Pour que l’inconscient accepte cette nuance, il faut lui permettre de liquider ses fixations dites abandonniques. Car, se mêle à cet état confusionnel particulièrement résistant une révolte masquée. Il est impossible alors pour la personne en souffrance d’imaginer que chaque être est autonome. C’est un travail autour de la mort et non sur le deuil qui permet d’intégrer sa propre autonomie, sa propre individualité et, ainsi, de respecter la liberté de l’autre. Quelle que soit la forme que celle-ci ait prise. Y compris jusque dans la mort.