“ Je viens d’être reçue à l’agrégation de philo et je devrais sauter de joie ” confie Cécile. Pourtant, un indicible sentiment d’angoisse l’étreint, comme si elle assimilait cette réussite à l’idée d’une faute en ne s’autorisant pas à dépasser ce frère qui, lui, a échoué à trois reprises au même concours… La culpabilité ? Nous connaissons tous l’effet pervers de ce poison insidieux, capable de gâcher nos meilleurs moments de plaisir. Si cette perception consciente se révèle pesante, inconsciente, elle est encore plus pernicieuse. Elle est d’autant plus dommageable qu’elle est responsable du sabotage de notre succès, de l’inaptitude à connaître le bonheur au sein d’une relation intime et de l’incapacité de jouir de la vie ; bref, elle est de nature à briser nos vœux les plus chers.
Nombreux sont ceux qui, au moment d’une promotion sociale, d’un rendez-vous professionnel important, d’un concours à présenter, commettent cet “ acte manqué ” à travers l’oubli, la maladie ou le trou noir lors de la rédaction d’une copie d’examen. Il y a ceux qui finissent par réussir mais se sentent éternellement coupables et redevables, sentiment trahissant leur fidélité aux parents, à leur catégorie sociale. Cette culpabilité se développe d’autant plus qu’elle trouve un écho dans l’impression de n’être jamais à sa place, constamment en décalage entre la position originaire et la position acquise. Ainsi, pour cette raison, la trajectoire de certains individus, au potentiel intrinsèque très prometteur, est-elle quelquefois marquée par l’échec, une manière de dire tout haut “ Je ne me sens pas le droit de réussir ”. Partagés entre la fierté et le manque de confiance, la fascination de la réussite et l’angoisse d’une rechute, le désir de progresser et la culpabilité de se désolidariser de leurs attaches familiales, ils n’arrivent pas à se situer.
Le point de vue du sociologue
Vincent Gaulejac*, sociologue, analyse des cas de personnes issues de condition modeste qui, en poursuivant des études supérieures, se placent inconsciemment en situation d’échec, ne s’autorisant pas à dépasser le niveau d’études du père. Lorsque le décalage est trop lourd, certains même, honteux de leur origines, préfèrent totalement rompre avec leur milieu familial. C’est le cas de Thomas, aujourd’hui puissant chef d’entreprise en Californie, qui a rompu tout lien avec sa modeste famille française. Il y a aussi ceux qui entretiennent un lien de dépendance trop fusionnel avec les leurs, lien qu’ils sont incapables de couper ; il leur reste la fuite, la rupture brutale ou l’ignorance pour mieux s’éloigner avec, toujours, cette culpabilité, par fidélité aux ancêtres…
Culpabilité nécessaire ou excessive ?
Toutes nos culpabilités ne sont cependant pas forcément névrotiques. Sans un minimum de repentir, nous serions des monstres, de dangereux psychopathes, des destructeurs, des voleurs, des tricheurs sans remord. En revanche, une culpabilité excessive peut nous faire manquer totalement de discernement, au point d’aboutir à une vie empreinte de souffrance et de pénitence, en proie à d’indicibles tourments. Les analystes remarquent combien ce type de patients résistent farouchement à tout soulagement de leurs symptômes pour s’accrocher éperdument à la douleur affective qui leur accorde un juste châtiment. Lorsque le surmoi, juge intérieur, est trop despotique, il s’oppose en effet au plaisir et devient masochiste. Dans les composantes de cette typologie, on retrouve communément un sentiment constant de peine, d’insatisfaction, de souffrance plus ou moins définie ; existe alors un impérieux besoin de se plaindre et de se montrer accablé, écrasé par la vie, un penchant à exagérer les moindres difficultés et à se tourmenter, avec, en corollaire, une impossibilité à saisir les plaisirs de l’existence. Un comportement aussi inadapté attire la plupart du temps l’animosité de l’entourage, le sujet s’arrangeant pour se placer dans des situations les plus désagréables ; il finit par se faire exclure, satisfaisant ainsi un besoin inconscient de se punir.
Quelques exemples
Sur cette toile de fond se profilent différents types psychologiques, dont celui de l’échec. Il s’agit du raté chronique, celui qui n’arrive pas à percer. C’est l’enfant que les parents poussent aux études et qui, systématiquement, rate tout. C’est aussi le brillant élève qui échoue dès qu’il quitte sa famille pour affronter la vie. Il y a celui qui réussit tous ses examens universitaires puis, tout à coup, accumule les déboires et compromet toute chance de se faire une vraie situation. Il y a encore tous ceux qui, par fidélité inconsciente à leurs parents de condition modeste, se punissent de les avoir dépassés et sabotent toute perspective de gagner de l’argent ou de gravir les échelons. Citons aussi l’individu qui réussit socialement et dont la vie amoureuse est un véritable fiasco. Ce sujet choisira inconsciemment un(e) partenaire froid(e), distant(e) ou qu’il n’aime pas ou se placera dans une situation de dépendance pour mieux expier. Certaines personnes, aussi, incapables d’accepter la réussite, réagissent par la dépression, s’empêchant ainsi de recueillir les fruits de leur succès. Il y a celles qui vivent sur la défensive, toujours tendues, jusqu’à ce qu’un malheur arrive ; maladie, perte ou chagrin, qui leur apporte le châtiment tant attendu. Ces êtres, ne se pardonnant pas de réussir, se sentent coupables et n’ont de cesse de se châtier pour avoir enfin la conscience tranquille. “ La personne se comporte comme un coupable ayant besoin de la maladie ou de la punition pour expier son crime ” écrit Sigmund Freud. À tout âge, la culpabilité pousse, malgré soi, à rechercher la punition sous toutes ses formes ! “ Mon fils de 7 ans ne joue qu’avec de gros durs. Il revient toujours avec des bobos partout, c’est comme s’il cherchait les coups ! ”, se plaint cette mère.
Dénouer les fils
Une bonne partie de nos conduites d’échec vise d’ailleurs à nous faire échapper à la violence de notre sentiment de culpabilité. Culpabilité, dette, honte, autant de langages qui, pour être entendus, nécessitent d’être parlés pour comprendre ce qui est réellement dû. Cependant, pour mettre à jour cette pulsion qui nous pousse à nous détruire, il faut quelquefois opérer quelques incursions douloureuses dans les recoins obscurs de notre passé. Toute plongée en soi commence par la reconnaissance du problème, la prise en compte de nos sentiments de culpabilité et la nature réelle de la source. C’est par cette action consciente que nous en dénouerons les fils tenus.
Vers une auto-thérapie
Pour tisser conjointement passé et présent, nous défaire de nos croyances irrationnelles, erronées et donc de notre culpabilité, Maxie Maultsby, professeur de psychiatrie au Howard University de Washington, préconise une auto-thérapie visant à repérer nos convictions irraisonnées, à les réfuter et les remplacer par des pensées saines.
Une pensée saine répond d’après lui à cinq critères :
1) Elle se fonde sur un fait objectif
2) Elle aide l’individu à protéger sa vie et sa santé
3) Elle l’encourage à atteindre ses buts à court et à long terme
4) Elle lui permet de résoudre ses conflits intérieurs
5) Elle lui enseigne comment faire face à ses émotions sans avoir recours à une substance quelconque, comme l’alcool, les médicaments ou la nourriture.
En transformant nos fantasmes en principe de réalité, nous serons à même de délivrer des messages positifs à nos enfants et de leur donner les ingrédients nécessaires pour entretenir plaisir et joie de vivre. Le meilleur miroir que nous puissions leur tendre est celui de la communication du plaisir en leur montrant, très tôt, comment jouir de petits bonheurs de l’existence afin de leur permettre de mener une existence heureuse. Comme toute méthode, elle se transmettra de génération en génération ; c’est ainsi que nous pourrons rompre la chaîne négative de la répétition.
Aller vers la lumière…
À tout moment, nous avons le choix entre écouter les messages destructeurs de certaines pulsions intérieures qui nous poussent à nous abîmer, ou, à l’inverse, nous efforcer sans relâche de puiser dans les acquis salvateurs que recèle notre psychisme, pour nous reconstruire et retrouver notre identité propre. Ainsi, peu à peu, parviendrons-nous à modifier nos comportements. Dès que l’on commence à se délester de ce sentiment de culpabilité, on s’aperçoit qu’on est capable de réussir : on parvient enfin à s’y autoriser, à se donner des permissions. Mettre en œuvre de nouveaux mécanismes et schémas de pensées est un apprentissage lent qui nécessite, au début, une vigilance constante. Soyez indulgent avec vous-même. Servez-vous de votre passé pour vivre un présent joyeux. Allez vers la lumière et le soleil. Recommencez, persévérez chaque jour sans relâche afin d’imprimer dans votre mental de nouveaux comportements. “ Au cœur de tout homme luit une lumière que les ténèbres ne peuvent pas atteindre ” enseignent les textes sacrés…
Michèle Freud