S’il est une tâche où les recettes ont toutes été essayées sans pour cela avoir eu des effets irréprochables, c’est bien celle de l’éducation de nos enfants. Et heureusement d’ailleurs ! Sinon cela voudrait dire que nous serions nous-mêmes conformes au désir de nos adultes tutélaires et que la robotisation de la société serait bien avancée…
« Educere », d’où vient le terme éducation, signifie conduire dehors, à l’extérieur. Il y a donc dans cette optique une notion d’accompagnement et certainement pas de dressage. La pédagogie elle-même, cette science de l’éducation, y a perdu son grec et son latin à force de réformes et de contre-réformes. Faut-il laisser nos bambins apprendre la vie par eux-mêmes ? Faut-il au contraire revenir fébrilement en arrière et imposer une discipline d’acier ? L’enjeu est de taille. Il est même récupéré par des programmes politiques qui ont la solution toute faite sur le sujet... Au moment où les «y a qu’à» ont le vent en poupe, faisons le point !
L’infans
Si, étymologiquement, l’enfant (infans) est celui qui ne parle pas, notre époque moderne ne se prive pas de lui donner la parole via la publicité mais en lui dictant ce qu’il a à dire... On se souvient de celle qui fait d’un nourrisson un donneur de leçon devant un père ébahi qui n’a qu’à acheter les couches culottes exigées par le bambin ! On assiste ici à une inversion du schéma qui, sous prétexte de modernité et d’humour, cache une utilisation des plus mercantiles. Plus grave et de sinistre mémoire, les dégâts causés par une écoute superficielle d’une parole d’enfant qui envoie des innocents en prison parce que nous vivons dans un monde où fantasme et réalité se côtoient, sans qu’un discernement salvateur prenne en compte la dimension inconsciente du psychisme infantile. Pourtant, Sigmund Freud avait prévenu : il s’agit d’un petit immature, un être en évolution, qui a besoin d’adultes responsables pour se construire. Le problème c’est qu’en réaction à une éducation dressage, la société a tôt fait de basculer dans le mythe de l’enfant-roi. On n’ose plus donner la moindre limite corporelle, la fessée protectrice au bon moment, sous prétexte d’érotiser à outrance l’acte. Aussi assistons-nous à des scènes où l’infans se roule par terre dans le super-marché, cognant sa mère avec ses petits poings parce qu’elle lui refuse les bonbons que l’on a mis intentionnellement à sa portée. Pour ne pas être accusée publiquement d’être une mauvaise mère, la tentation sera grande de céder au caprice et de consommer… À ce stade, il y a de quoi se demander où est la perversion : chez l’enfant ou dans la stratégie commerciale ? Dans ces mêmes supermarchés, se trouvent en évidence des caddies pour enfants. Amar, 12 ans, d’origine berbère, récemment arrivé en France, explique pourquoi il a commis un vol : J’ai vu des gens rentrer dans le magasin avec un chariot vide et en ressortir avec des tas de choses. J’ai fait pareil…
Ne pas démissionner
Wilhelm Reich, disciple de Freud, ayant beaucoup oeuvré pour faire entrer les théories psychanalytiques dans le champ social, écrivait : Il ne suffit pas de connaître la théorie pour agir correctement ! Autrement dit, même si l’on sait que l’éducation abrite ses corollaires inversés, ce n’est pas une raison pour baisser les bras. L’enfant a besoin de limites et c’est à l’adulte de les poser. Outre la difficulté d’éduquer et la dichotomie existant entre ce qu’on voudrait faire ingérer à nos jeunes et une société de type orale où la frustration n’est pas acceptée, il existe un juste équilibre qui vaut le coup d’être envisagé. En premier lieu, il faudrait sortir du piège qui consiste à vouloir se faire reconnaître et aimé de nos chères têtes blondes à n’importe quel prix. L’enfant ou l’ado est angoissé s’il n’a rien à quoi s’opposer. S’il n’a pas de repères, il ira les chercher de plus en plus loin jusqu’à la prise de risques. Ne pas démissionner consistera donc à laisser le champ à la parole. Expliquer, prévenir, écouter mais agir aussi… Le cadre est un élément sécurisant, tous les spécialistes en rééducation sont d’accord sur le sujet. À nous bien sûr de faire en sorte que ce cadre ne soit pas un carcan passéiste dans lequel le jeune se sente étouffé.
Gilbert Roux