Nous subissons tous, un jour ou l’autre, ce séisme intérieur qui nous fait perdre nos moyens et nous plonge dans le trouble. Joie fulgurante de celui qui vient d’apprendre qu’il a gagné au Loto ou panique de la maman qui voit son enfant courir innocemment au milieu de la rue quand arrive une voiture : toutes les émotions violentes produisent en nous un orage de sensations intenses, accompagnées de secrétions hormonales brutales destinées à répondre à la situation qui provoque le trouble.
Le plus souvent, cependant, les émotions sont plus douces. Chaque jour, nous éprouvons une petite joie fugace, une colère pas bien méchante, un mini-coup de blues…
Les identifier
Si l’on en croit la définition du Petit Robert, une émotion est « un état de conscience complexe, généralement brusque et momentané, accompagné de troubles physiologiques (pâleur, rougissement, accélération du pouls, tremblement…) ». Un peu plus loin, le dictionnaire ajoute : « sensation (agréable ou désagréable), considérée du point de vue affectif ». On peut donc faire entrer beaucoup de choses sous l’étiquette émotion. Le seul critère qui les réunisse est celui de la durée. Contrairement au sentiment, l’émotion est ponctuelle. Généralement, on reconnaît six émotions fondamentales : joie, tristesse, peur, colère, honte, dégoût. Certains y ajoutent la jalousie.
Ne pas les refouler
Le plus intéressant n’est pas de classer les émotions ou de les définir, mais de savoir si elles nous veulent ou non du bien. Dans la majeure partie des cas, la réponse est oui ! Et même quand nous sommes confrontés à des émotions violentes, qui nous perturbent, nous dépassent, nous paralysent ou nous font sortir de nos gonds, il vaut mieux les exprimer que les garder pour soi. Vouloir à tout prix neutraliser ses émotions et les faire taire conduit au malaise psychique, puis à la maladie physique. Le vaste champ de la médecine psychosomatique traite de ces affections produites par des émotions refoulées.
Les apprivoiser
Dès sa naissance, et sans doute même avant, le bébé ressent des émotions. Elles ne cessent de s’enrichir jour après jour. Le tout petit enfant qui tombe ne pleure pas tout de suite s’il ne s’est pas vraiment fait mal. Il est surpris par ce qui lui arrive. Mais s’il voit de la frayeur dans les yeux de sa mère, il prend l’émotion à son compte, la reproduit, l’intègre. Et il finit par avoir peur de lui-même chaque fois qu’il tombe et par pleurer même quand il n’a pas mal. Un enfant élevé dans une famille où l’anesthésie émotionnelle est une règle apprendra à ne pas pleurer quand il a mal, à ne pas se mettre en colère, à ne pas exprimer trop fort sa joie… Devenu adulte, il continuera sur ce chemin. Parfois, nos parents impriment en nous sans le vouloir des émotions qui leur appartiennent. Le petit enfant qui voit le regard de sa maman se voiler chaque fois qu’elle passe devant son école finira par associer rejet et milieu scolaire. S’il savait que cette souffrance est due au souvenir d’un enseignant qu’elle aimait particulièrement et qui mourut en cours d’année scolaire d’un accident de la route, il pourrait recevoir cette manifestation émotionnelle pour ce qu’elle est. Mais si rien ne lui est dit, il intègre la chose et la fait sienne. Nous ne pouvons donc pas faire une confiance aveugle à nos émotions. Pour qu’elles deviennent nos amies, nous devons les apprivoiser. D’abord, essayer de savoir si ce que nous éprouvons nous appartient vraiment. Les méthodes d’éducation encore en vigueur dans la première moitié du vingtième siècle reposaient sur un apprentissage forcé de l’anesthésie émotionnelle. Comme l’écrit le psychanalyste Serge Tisseron dans « Vérité et mensonges de nos émotions » : Battre un enfant, l’accabler de réprimandes, autrement dit l’humilier, tels étaient les moyens de cette pédagogie. Son but était de fabriquer des adultes capables d’obéir à des ordres inhumains sans état d’âme…
Marie Borrel*
*Pour en savoir plus, lire :
« 81 façons de tirer parti de ses émotions », Guy Trédaniel Éditeur.
Le retrait émotionnel
Les personnes enfermées dans ce type de paralysie émotionnelle sont comme coupées en deux. Clivées selon le terme proposé par Freud. Aujourd’hui, dit le psychanalyste Serge Tisseron, le retrait émotionnel est moins le résultat d’une méthode d’éducation, il se rencontre plutôt comme la conséquence d’un traumatisme. Les personnes ayant subi une agression, un viol, un inceste, parlent parfois de ce qui leur est arrivé comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Elles se sont coupées de leurs émotions pour supporter ce qu’elles ont subi. Une fois ce clivage opéré, il est difficile d’en sortir spontanément. Le recours à un thérapeute est le plus souvent indispensable.